Le monochrome rouge qui a changé l’histoire de la peinture : c’est ainsi que Matisse a anticipé l’abstraction | Culture

Le monochrome rouge qui a changé l’histoire de la peinture : c’est ainsi que Matisse a anticipé l’abstraction | Culture
Le monochrome rouge qui a changé l’histoire de la peinture : c’est ainsi que Matisse a anticipé l’abstraction | Culture
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Elle ne peut pas être considérée comme une peinture abstraite, mais elle n’est pas non plus pleinement figurative. L’atelier rougepeint en 1911 par Henri Matisse, représente le atelier de l’artiste français à Issy-les-Moulineaux, commune de campagne aux portes de Paris. A l’intérieur se trouvent une douzaine d’œuvres d’art et une poignée d’objets de décoration. Jusqu’à présent, tout est en ordre : il pourrait s’agir de n’importe quelle œuvre centrée sur l’espace de travail d’un peintre du milieu du siècle. Sauf que cet atelier est plongé dans un monochrome rouge en avance sur son temps, une antimatière presque surnaturelle qui transforme ce qui aurait pu être une toile canonique en une expérience radicale. «J’aime ça, mais je ne le comprends pas très bien. Je ne sais pas pourquoi je l’ai peint exactement comme ça », a avoué Matisse en le terminant.

Plus d’un siècle plus tard, la peinture continue de fasciner par ses nombreux mystères. C’est une image plate et presque conceptuelle, qui libère la peinture de sa fonction narrative et de sa représentation obligatoire du réel, abolie au nom d’une abstraction encore inconsciente. Plus qu’un tableau, c’est un manifeste sur l’utilisation de la couleur, un élément artistique qui avait déjà gagné en autonomie quelques décennies auparavant avec l’émergence des impressionnistes. Une nouvelle exposition à la Fondation Louis Vuitton à Paris, Matisse : L’atelier rougeétudie l’histoire de ce tableau, pas toujours connu, et rassemble les œuvres qui y sont représentées (sauf une, qui a été détruite).

Un visiteur devant “Le Jeune Marin (1906), de Matisse, exposé à l’exposition de la Fondation Louis Vuitton à Paris.MOHAMMED BADRA (EFE)

Le résultat, visitable jusqu’au 9 septembre, est une sorte de voyage à l’intérieur du tableau. Il permet également de raconter l’évolution artistique du peintre dans la première décennie du siècle dernier : avec cet intérieur rougeâtre, Matisse met fin à sa période fauviste et entre de manière décisive dans de nouvelles aventures picturales. Dans le tableau, haut de 1,80 mètres sur 2,20 mètres de large, l’antre du peintre – une structure préfabriquée, comme on le disait en ces temps d’hygiène naissante – prend l’apparence d’une galerie d’art improvisée, où se mélangent peintures à l’huile, bronzes, plâtres et terres cuites. avec l’horloge de son grand-père, une chaise, une boîte avec des crayons et des craies, un verre à vin à moitié plein (ou à moitié vide) et une assiette en céramique.

Parmi les œuvres exposées se trouve une peinture à l’huile peu connue, Corse, le vieux moulin (1898), peint à Ajaccio, où le soleil brouille les contours et les détails, comme Matisse l’avait déjà compris quelques années auparavant, lors d’un séjour sur l’île bretonne de Belle-Île, que fréquentait également Monet. Pourtant, la Méditerranée convient davantage à son projet artistique, comme il le découvre à Saint-Tropez avec Signac, et à Collioure auprès de Derain. Le ciel gris du nord de l’Europe a paralysé la créativité de ce fils de marchand de graines, né près de la frontière belge. Deux œuvres les plus célèbres, Le jeune marin (1906), portrait à la palette claire et aux coups de pinceau libres, et Il luxe (1907-08), la première expérience avec les surfaces mates de la détrempe, a également influencé le magnum opus de cette exposition.

L’atelier de Matisse est immergé dans un monochrome rouge en avance sur son temps, une antimatière surnaturelle qui transforme ce qui aurait pu être une toile canonique en une expérience radicale.

Maître de la synesthésie, Matisse pensait que le vert ne convenait pas pour peindre l’herbe, ni le bleu pour dessiner le ciel. En 1905, il signa femme avec un chapeau, portrait de sa femme, Amélie, dans des gammes de couleurs hallucinantes, comme les indigos, les turquoises et les jaunes. Lorsqu’on lui a demandé de quelle couleur portait sa femme, le peintre a répondu : « Évidemment, elle portait du noir. » Avec le même esprit iconoclaste, il colore le tableau de son atelier d’un rouge vénitien, couleur préférée du Tintoret et du Titien, mais aussi celle des peintres d’Altamira. Ce fut une impulsion soudaine à la fin du processus, alors que le tableau était presque terminé. Matisse laisse reposer un mois puis applique cette couleur « presque d’un seul coup », même si elle n’est pas conforme à la réalité physique qu’il a sous les yeux. Dans la version initiale, les murs étaient bleus, le sol rose et les meubles ocre, comme le montrent quelques traces de couleur sur les bords. Elle a été découverte il y a quelques années par le MoMA de New York, propriétaire du tableau et coproducteur de cette exposition axée sur une poignée de toiles et loin des film à grand succès qui présentent une succession infinie d’œuvres dans les salles, permettant une plus grande concentration et une plus grande attention aux détails.

L’atelier rouge Il a connu un sort inégal. Au début, elle a été incomprise et parfois ridiculisée. Son mécène, l’industriel russe Sergueï Ivanovitch Chtchoukine, grand collectionneur d’avant-garde et qui avait soutenu Matisse dans toutes ses expérimentations, n’hésita pas à acquérir La danse et La musique alors que son primitivisme n’était pas encore bien compris, il n’a pas voulu l’acheter, démontrant un manque de compréhension de la petite révolution que représentait ce tableau. «Maintenant, je préfère ses tableaux avec des personnages», se justifie-t-il poliment dans une lettre au peintre. L’œuvre fut exposée à Londres un an plus tard, en 1912, dans le cadre d’une exposition postimpressionniste. Les critiques de l’époque montrent qu’il fut mal accueilli, comme ce fut le cas à l’Armory Show de New York quelques mois plus tard, où il fut également l’objet d’un relatif ridicule.

La sculpture ‘Nu débout, très cambré (1906-1907), de Matisse, dans les salles d’exposition. C’est l’une des œuvres représentées dans « L’Atelier Rouge » (1911).
MOHAMMED BADRA (EFE)

L’œuvre ne trouva preneur qu’en 1927, lorsque David Tennant, propriétaire du Gargoyle Club, l’acquit pour la placer dans la salle de bal de ce lieu de rencontre de la haute société londonienne. Elle finit entre les mains d’un galeriste new-yorkais, Georges Keller, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque le MoMA commença à s’intéresser à l’œuvre, sous l’impulsion de son premier directeur, Alfred Barr Jr. L’achat fut finalisé. en 1948. Le tableau fut présenté au public au milieu de l’année suivante sous le titre sous lequel il est connu aujourd’hui (Matisse avait préféré le plus prosaïque panneau rouge) et devient un acte fondateur de la modernité picturale du XXe siècle. L’œuvre a fortement influencé une nouvelle génération de critiques d’art et de futures figures de l’expressionnisme abstrait ou du minimalisme, comme Mark Rothko, impressionné par la puissance expressive de ce rouge, ou Ellsworth Kelly, protagoniste d’une rétrospective simultanée à celle de Matisse dans l’exposition Louis Vuitton. Foundation, qui a traduit l’utilisation du monochrome par le peintre français en abstraction géométrique.

L’atelier rouge Elle marque un tournant dans l’histoire de la peinture, mais aussi dans la propre production de Matisse. L’exposition le démontre avec des peintures telles que Poisson rouge et sculpture (1912), signé quelques mois plus tard seulement, se distinguant par l’utilisation d’un monochrome similaire, uniquement en bleu céruléen. Ou, des décennies plus tard, son Grand intérieur rouge (1948), qui reprend la méthode de travail de Cervantes dans l’œuvre et reproduit certaines des peintures du peintre. Ce serait un tournant dans sa carrière. Juste après, Matisse se plonge dans son dernier projet : le célèbre découpesdécoupes de papier blanc peintes avec gouacheà qui il consacra la dernière partie de sa vie avant de mourir en 1954. Ce fut le dernier exemple de son audace sans fin.

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